Chaque année, des millions de personnes se pressent au Louvre, tendent le cou pour voir par-delà une haie de téléphones portables et finissent par poser les yeux sur un tableau à peu près de la taille d’un miroir de salle de bains. Certains ont l’air perplexes. D’autres semblent déçus. La Joconde est au cœur du débat le plus ancien de l’histoire de l’art : s’agit-il réellement d’un chef-d’œuvre, ou nous a-t-on simplement répété si longtemps qu’elle l’était que nous avons cessé de nous poser la question ? Voici 10 raisons pour lesquelles elle relève davantage du battage médiatique que de la substance, et 10 raisons pour lesquelles elle mérite bien ce cadre.
1. Il est tout petit
Personne ne vous prévient. Vous entrez dans la Salle des États en vous attendant à quelque chose d’imposant et vous tombez sur un tableau mesurant environ 30 par 21 pouces, plus petit que la plupart des affiches que l’on trouve dans une chambre d’étudiant. Pour une grande partie des visiteurs, cette expérience va de pair avec une certaine déception.
2. La foule empêche de vraiment voir
La Joconde est exposée derrière une vitre pare-balles, de l’autre côté d’une barrière délimitée par une corde, dans une salle tellement bondée qu’il faut une véritable patience pour s’approcher à moins de quinze pieds. L’intimité que Léonard de Vinci avait sans doute souhaitée a complètement disparu. On ne vit pas un moment intime avec le tableau. On regarde simplement les autres le photographier.
3. Le Louvre regorge de tableaux bien plus beaux pour lesquels personne ne fait la queue
Le « Mariage à Cana » de Véronèse est accroché juste en face de la Joconde et occupe tout un mur. La plupart des visiteurs y consacrent quatre secondes avant de se détourner. Le Louvre regorge de chefs-d’œuvre qui passent largement inaperçus, car tout le monde n’a qu’un seul objectif en tête.
4. Sa renommée tient en partie à un crime fortuit
Le tableau a été volé en 1911 par un employé du Louvre qui s’était caché dans un placard pendant la nuit et l’avait emporté sous son manteau. Ce vol a fait la une de la presse internationale pendant deux ans. Avant cela, la Joconde était certes très appréciée, mais elle n’était pas encore l’icône incontournable qu’elle est devenue. Ce vol a davantage contribué à sa renommée que cinq siècles de critique d’art.
5. Le mystère s'est transformé en cliché
Le mystère autour de son identité et des raisons de son sourire a longtemps servi de filon, à tel point qu’il ressemble désormais davantage à un argument marketing qu’à une véritable qualité artistique. Chaque publicité pour un parfum, chaque parodie a vidé cette énigme de sa substance, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une image de marque plutôt qu’un véritable mystère.
6. Les reproductions l'ont réduit à un simple logo
Vous avez vu la Joconde sur des mugs, sur des chaussettes, sur la couverture d’un millier de manuels scolaires. Lorsque la plupart des gens découvrent enfin le tableau original, ils l’ont déjà vu des centaines de fois sous une forme dénaturée ou ironique. Cette surabondance ne se contente pas d’atténuer son impact. Elle transforme un objet unique en simple fond d’écran visuel.
7. Le paysage est pratiquement ignoré
Derrière le personnage se détache l’un des arrière-plans les plus insolites de la peinture de la Renaissance, avec un chemin sinueux et une atmosphère qui se fond dans le bleu. C’est vraiment étrange. Mais comme tout le monde a les yeux rivés sur son visage, le paysage n’est presque jamais évoqué.
8. Ses innovations techniques sont difficiles à percevoir
Une grande partie de ce qui rend la Joconde remarquable – le sfumato, la superposition de glacis presque invisibles – reste subtile, même dans des conditions idéales. Derrière une vitre, de l’autre côté d’une pièce, au milieu d’une foule, c’est pratiquement invisible. On peut lire des textes à ce sujet, mais on ne peut pas vraiment en faire l’expérience.
9. C'est devenu davantage un symbole qu'une peinture
Si vous demandez à la plupart des gens ce que la Joconde représente pour eux, ils vous parleront d’art, de mystère ou de Léonard de Vinci. Très peu d’entre eux décriront ce qu’ils voient réellement. Aujourd’hui, elle fait davantage office de symbole culturel que d’objet permettant de vivre une véritable expérience visuelle.
10. Le sourire a été tellement expliqué qu’il a perdu tout son sens
Les neuroscientifiques l’ont étudié. Les psychologues ont élaboré des théories à son sujet. Les historiens se sont demandé si elle était heureuse, triste ou indifférente. À un certain moment, le poids cumulé des interprétations finit par occulter la chose elle-même. Le sourire est désormais davantage un concept qu’une expérience visuelle, et les concepts sont bien moins intéressants à contempler.
Voici 10 raisons pour lesquelles il mérite pleinement toute cette attention.
1. La technique du sfumato était véritablement révolutionnaire
Léonard de Vinci a mis au point une méthode permettant de fondre les tons de manière si progressive qu’aucun coup de pinceau ni aucune limite nette n’apparaissent sur l’ensemble du personnage. Il a appliqué, au fil des années, des dizaines de glacis translucides, dont certains ne faisaient que quelques micromètres d’épaisseur. Personne n’avait jamais réalisé une telle prouesse à cette échelle ni avec une telle maîtrise. Cette technique à elle seule en fait un jalon majeur dans l’histoire de la peinture.
2. La perspective atmosphérique est extraordinaire
Ce paysage brumeux derrière elle constituait l’une des utilisations les plus abouties de la perspective aérienne dans la peinture de l’époque. Léonard avait compris que les objets éloignés paraissent plus bleus et moins nets en raison de l’atmosphère qui sépare le spectateur du sujet, et il l’a représenté avec une précision scientifique. Cela confère à l’image une impression de profondeur et de légèreté qui semble presque moderne.
3. Cette pose a révolutionné l'art du portrait
Avant la Joconde, les modèles étaient généralement représentés de profil ou de face. Léonard l’a tournée aux trois quarts vers le spectateur, donnant ainsi l’impression d’un personnage capable de bouger. Ce choix a influencé la quasi-totalité des portraits classiques peints au cours des deux siècles suivants.
4. Il a survécu à une quantité extraordinaire
Ce tableau a plus de cinq cents ans et a survécu à un vol, à deux guerres mondiales, à un jet de pierre et à une attaque à l’acide. Les couches d’histoire qui imprègnent cet objet lui confèrent une profondeur que les reproductions ne peuvent tout simplement pas rendre.
5. La présence psychologique est bien réelle
Quelle que soit votre opinion sur le battage médiatique qui l’entoure, il y a quelque chose de véritablement insolite dans la façon dont ce personnage captive le spectateur. Son regard vous suit partout dans la pièce. Son expression change selon l’endroit où vous posez votre regard. Ce ne sont pas là des mythes. Giorgio Vasari les décrivait déjà au XVIe siècle, bien avant que ce tableau ne devienne célèbre au sens moderne du terme.
6. Léonard de Vinci n'a peut-être jamais considéré cette œuvre comme achevée
Il aurait gardé ce tableau avec lui jusqu’à la fin de sa vie. Il a continué à y travailler et a refusé de le remettre au client qui le lui avait commandé. Pour Léonard, il semble qu’il s’agissait moins d’une commande que d’une exploration permanente des possibilités offertes par la peinture.
7. Les mains comptent parmi les éléments les plus attentivement observés dans tout portrait
Si le visage retient toute l’attention, les mains n’en sont pas moins extraordinaires. Peintes avec une maîtrise anatomique issue des années de dissection de Léonard, elles dégagent une présence et une chaleur qui leur confèrent un aspect véritablement vivant. Leur posture au repos est détendue et naturelle, ce qui était rare dans l’art du portrait formel de l’époque.
8. Il résiste à un examen extrêmement minutieux
Plus on en sait sur la peinture de la Renaissance, plus la Joconde devient fascinante. Les historiens de l’art continuent de débattre de l’identité du modèle, des glacis, et de la présence éventuelle d’une version antérieure sous la peinture. Son sens ne s’épuise pas rapidement, et cette pérennité est rare.
9. La source lumineuse est délibérément ambiguë
La lumière ne provient pas d’une seule et même direction. Léonard l’a manipulée pour donner à la figure une présence plus sculpturale. On ne s’en rend pas compte consciemment, mais c’est en partie ce qui fait qu’elle apparaît comme une personne réelle plutôt que comme une image plate. Ce choix est imperceptible, et c’est justement là tout l’intérêt.
10. Cela a bouleversé la conception même de la peinture
Avant Léonard de Vinci, les portraits avaient un caractère essentiellement documentaire : voici telle personne, voici son statut. La Joconde a suggéré qu’un portrait pouvait évoquer l’intériorité, l’expérience de regarder une autre personne sans la connaître pleinement. Cette idée s’est répandue dans l’art occidental et n’a jamais vraiment cessé de le faire.